Daniel Bigras, qui vient de compléter son Baccalauréat ès sciences à l’Université TÉLUQ, réagit à cet épisode de L’épicerie.
L’émission L’épicerie, à Radio-Canada, a diffusé aujourd’hui un reportage proposé par des étudiants en nutrition de l’Université de Montréal. Le sujet : les « désinfluenceurs », des professionnels de la santé — dont la nutritionniste Marjolaine Cadieux — qui déconstruisent les mythes alimentaires sur les réseaux sociaux. Démystifier, éduquer : sur le principe, qui serait contre?
Mais dans le reportage, deux affirmations méritent qu’on s’y arrête. D’abord, les anecdotes personnelles ne seraient pas des données scientifiques. Ensuite — et c’est le point qui nous intéresse ici — un apport en protéines très élevé, au-delà des besoins, pourrait mener à une insuffisance rénale aiguë, un phénomène qu’on verrait « beaucoup chez les jeunes hommes » au Québec.
Question simple : quelle étude démontre ça, chez des gens en santé? [Vidéo du reportage à la fin de l’article.]
« Carnivore » : ce que la biologie dit vraiment

Sur son compte Facebook, Benoît Boulanger se montre régulièrement très critique de l’alimentation carnivore. Mais en biologie, le mot ne veut pas dire ce qu’on pense. On classe les carnivores en hypercarnivores (plus de 70 % de proies animales), mésocarnivores (de 30 à 70 %) et hypocarnivores (30 % et moins) — et aucun être vivant n’est carnivore à 100 %.
L’humain a d’ailleurs une longue histoire d’hypercarnivore. Les analyses d’isotopes d’azote 15 montrent que nos ancêtres occupaient le niveau trophique des grands carnivores pendant des millions d’années (Ben-Dor et coll., 2021).
Autre indice : l’acidité de notre estomac, avec un pH autour de 1,5, nous rapproche davantage des charognards que des prédateurs proprement dits — une adaptation à une alimentation riche en viande, y compris moins fraîche (Beasley et coll., 2015). Bref : manger surtout de la viande n’est pas une mode d’influenceurs, c’est un retour à ce que notre biologie connaît depuis très longtemps.
Protéines et reins : ce que disent vraiment les études

À ce jour, aucune étude ne démontre qu’un apport élevé en protéines cause une insuffisance rénale chez une personne dont les reins sont en santé. Zéro. Ce n’est pas une opinion, c’est l’état de la littérature :
— Une méta-analyse publiée en 2018 dans le Journal of Nutrition (Devries et coll.) a regroupé 28 essais contrôlés randomisés totalisant 1 358 adultes en santé : la fonction rénale (le taux de filtration glomérulaire) n’a pas décliné davantage avec les diètes plus riches en protéines qu’avec les diètes normales.
— Un essai croisé randomisé d’une durée d’un an (Antonio et coll., 2016) a soumis des hommes entraînés à des apports de 2,5 à 3,3 g de protéines par kilo de poids corporel par jour — jusqu’à quatre fois l’apport recommandé. Résultat : aucun effet néfaste sur les marqueurs de fonction rénale et hépatique.
— Une revue systématique parue la même année dans Advances in Nutrition (Van Elswyk et coll., 2018) arrive à la même conclusion : rien ne relie les apports au-dessus des recommandations à une atteinte rénale chez les gens dont les reins sont normaux.
D’où vient le mythe, alors? De la médecine rénale elle-même : restreindre les protéines ralentit la progression d’une maladie rénale déjà installée. Ce traitement, destiné aux malades, a été extrapolé sans preuve à toute la population en santé. Un rein malade qu’on ménage, ce n’est pas un rein sain qu’on endommage.
Les « seuils » de Santé Canada : un minimum, pas un idéal
Dans une entrevue avec Alexplique, Benoît Boulanger affirme qu’on mange bien assez de protéines, puisqu’on atteint les seuils de Santé Canada. Mais il semble ne pas comprendre lui-même ce que « seuil » veut dire. Les valeurs de Santé Canada — le fameux 0,8 g de protéines par kilo de poids corporel — sont des minimums pour éviter une carence, pas des recommandations de consommation idéale, ni par jour ni par semaine.
Les besoins réels documentés sont tout autres : ils s’échelonnent entre 1,2 et 2,2 g par kilo selon l’activité, et les personnes qui s’entraînent beaucoup peuvent avoir besoin de plus de 2,2 g. Rappelons que les essais à 2,5–3,3 g/kg/jour pendant un an (Antonio et coll., 2016, cités plus haut) n’ont trouvé aucun dommage aux reins. Atteindre le minimum pour ne pas être carencé, ce n’est pas manger « assez » — c’est manger le plancher.
Les anecdotes : le point de départ de la science, pas son ennemi
Le reportage oppose les anecdotes à la science. Pourtant, la démarche scientifique normale fonctionne exactement dans cet ordre : les anecdotes génèrent des observations, les observations révèlent des corrélations, et les corrélations justifient les essais contrôlés randomisés (ECR).
Une revue de portée publiée en 2026 dans la revue Nutrients (Lietz et coll.) n’a recensé que neuf études humaines sur l’alimentation carnivore — petits échantillons, courtes durées, souvent sans groupe témoin. Pendant ce temps : des milliers d’anecdotes et des centaines de milliers d’observations chez les patients et les cliniciens qui les suivent. Le problème n’est donc pas que les gens témoignent. Le problème, c’est que la chaîne scientifique s’arrête avant la dernière étape — et qu’on se sert ensuite de l’absence d’ECR pour balayer les observations du revers de la main. C’est un cercle vicieux.
Un exemple concret, chez nous. Un membre de la communauté Santé Ancestrale Québec a voulu manger comme Daniel — hypercarnivore — malgré de lourds problèmes de santé, dont un trouble bipolaire, un trouble qu’aucun psychiatre au Québec n’acceptera facilement de voir entrer en rémission.
Il a de la chance : son médecin le teste beaucoup et l’accompagne dans ce processus de réduction supervisée de la médication et de guérison — un accompagnement très difficile à obtenir au Québec.
Le résultat, à ce jour : il a éliminé son médicament principal pour le trouble bipolaire, et aussi un gros médicament pour sa santé cardiovasculaire. Son médecin est d’accord : les tests montrent que sa santé s’améliore.
Ce cas ne prouve rien à lui seul. Mais c’est exactement ce qu’est une observation documentée : un patient, un médecin, des analyses, un suivi. Le genre de signal qui, en science normale, mène à une étude — pas à un haussement d’épaules.
Pourquoi si peu d’études contrôlées?
Un ECR coûte des millions et prend des années. Qui le finance? Celui qui peut en tirer un produit brevetable. Une alimentation à base d’aliments entiers ne se brevète pas.
Les chiffres le confirment. Une analyse de 213 essais contrôlés sur les interventions nutritionnelles contre l’obésité (Fabbri et coll., 2017) a constaté que seulement 0,9 % étudiaient un modèle alimentaire complet, contre 44,2 % qui manipulaient des nutriments isolés — exactement le genre de question qu’une industrie peut transformer en produit.
Et le financement teinte les conclusions. Une analyse publiée dans les Annals of Internal Medicine (Schillinger et coll., 2016) a montré que 25 des 26 études concluant que les boissons sucrées ne contribuaient pas à l’obésité ou au diabète avaient des liens financiers avec l’industrie — contre 1 seule des 34 études arrivant à la conclusion inverse. Rien de tout cela ne prouve un complot. Mais ça explique pourquoi certaines questions reçoivent des millions, et d’autres, rien du tout.
Ce qu’on demande
Pas de traitement de faveur : la même rigueur pour tout le monde. Quand un professionnel affirme à la télévision qu’un aliment cause une insuffisance rénale, il devrait pouvoir citer l’étude qui le démontre — une vraie, pas une extrapolation. Et quand des centaines de milliers de personnes rapportent les mêmes observations, la réponse scientifique n’est pas de les mépriser : c’est de faire les études.
En résumé : ce reportage s’en prend à des gens qui essaient d’aider d’autres gens. Oui, certains influenceurs exagèrent — parfois, c’est tiré par les cheveux. Mais est-ce pire que de se gaver de glucides 6 à 10 fois par jour, comme le préconisent plusieurs nutritionnistes?
Oui, c’est prouvé : faire des abdominaux ne fait pas fondre la graisse du ventre en particulier. Mais si ça motive des milliers de personnes à bouger, c’est quoi le mal?
Pendant ce temps, des nutritionnistes affirment des faussetés à la télévision, sans étude à l’appui — et personne ne les traite de mésinfluenceurs. Svp. J’ai-tu une poignée dans le dos?
Études citées
Devries et coll., 2018, Journal of Nutrition — méta-analyse de 28 ECR : pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/30383278
Antonio et coll., 2016, Journal of Nutrition and Metabolism — essai croisé d’un an : pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/27807480
Van Elswyk et coll., 2018, Advances in Nutrition — revue systématique : pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/30032227
Lietz et coll., 2026, Nutrients — revue de portée sur l’alimentation carnivore (neuf études humaines recensées) : doi.org/10.3390/nu18020348
Fabbri et coll., 2017, Public Health Nutrition — analyse de 213 essais contrôlés en nutrition : doi.org/10.1017/S1368980016003128
Ben-Dor et coll., 2021, American Journal of Physical Anthropology — les humains, prédateurs au sommet pendant deux millions d’années : doi.org/10.1002/ajpa.24247
Beasley et coll., 2015, PLOS ONE — l’évolution de l’acidité de l’estomac chez les vertébrés : doi.org/10.1371/journal.pone.0134116
Photo principale : steak et œuf (« bife a cavalo ») — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).
Source : L’épicerie (Radio-Canada), reportage sur les désinfluenceurs, 25 octobre 2026 — facebook.com/reel/1627313872478778
