Sommeil · 30 octobre 2026 · par Daniel Bigras

Fin du changement d’heure : l’heure normale ou l’heure d’été? Ce que dit la science

Tableau des heures de lever du soleil le 21 décembre à Montréal et Val-d'Or, selon l'heure normale ou l'heure d'été

Dans la nuit de samedi à dimanche, à 2 h du matin, le Québec recule ses horloges d’une heure. On gagne une heure de sommeil. Et cette fois, ce pourrait bien être la dernière : le 28 octobre, le premier ministre Paul St-Pierre Plamondon a annoncé que ce recul serait « fort probablement » le dernier, qu’un projet de loi suivrait et qu’une courte commission parlementaire entendrait les spécialistes.

Rien n’est encore adopté. Mais le choix qui s’en vient est permanent, et il tient en une question : si on arrête de changer, on garde laquelle? L’heure de l’hiver, ou celle de l’été?

Les mots, en simple

L’heure normale : l’heure de l’hiver — celle qu’on retrouve dimanche matin.

L’heure d’été (ou heure avancée) : l’heure de l’été — une heure plus tard que l’heure normale.

L’heure solaire : l’heure du soleil lui-même. Le midi solaire, c’est le moment où le soleil est au plus haut dans le ciel.

L’horloge biologique (ou rythme circadien) : l’horloge interne de notre corps, qui tourne sur environ 24 heures. Elle règle le sommeil, les hormones et la température du corps. Pour rester à l’heure, elle se recale chaque jour grâce à la lumière — surtout celle du matin.

Les experts du sommeil sont unanimes : l’heure normale

C’est rare, un consensus aussi net. L’American Academy of Sleep Medicine (déclaration de 2020, réaffirmée en 2024), la Society for Research on Biological Rhythms (2019), les sociétés européenne et canadienne du sommeil et de chronobiologie, l’American Medical Association : tous les organismes qui étudient le sommeil recommandent la même chose — abolir le changement et rester à l’heure normale à l’année.

Au Québec, le Dr Christophe Moderie, psychiatre et spécialiste du sommeil à l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, le disait cette semaine dans le Journal de Montréal : « Le cerveau a un immense besoin de lumière matinale. C’est elle qui permet de synchroniser nos horloges biologiques internes. »

Même son de cloche à LCN : Marie-Hélène Pennestri, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en sommeil pédiatrique à l’Université McGill, rappelle que ce qui est bon pour la santé, c’est la lumière le matin — et que les enfants et les adolescents, déjà en manque chronique de sommeil, sont les plus sensibles au changement.

Leur raisonnement tient en une phrase : la lumière du matin stabilise notre horloge interne; la lumière du soir la retarde. Or l’heure d’été déplace une heure de lumière du matin vers le soir. L’heure normale, elle, est la plus proche de l’heure solaire.

Le changement lui-même fait déjà des dégâts

Avant même de choisir, les études montrent que le va-et-vient actuel coûte quelque chose — surtout au printemps, quand on avance l’heure :

LE CHANGEMENT D’HEURE, EN CHIFFRES

😴 −40 minutes de sommeil en moyenne le lundi suivant l’avancement du printemps (travailleurs américains, Barnes & Wagner, 2009).

🚗 +6 % d’accidents mortels pendant la semaine qui suit l’avancement — 732 835 accidents analysés, environ 28 morts de plus par année aux États-Unis (Fritz et coll., Current Biology, 2020).

❤️ +3,9 % d’infarctus la première semaine après l’avancement (registre suédois, Janszky, 2012); la méta-analyse de 2019 arrive au même ordre de grandeur, autour de +5 %.

Et le fameux « +24 % de crises cardiaques » qu’on voit circuler? Il ne vaut que pour le lundi suivant le changement, dans un seul État américain — et sur la semaine entière, le total ne bouge pas : une partie des événements est déplacée dans le temps, pas créée. C’est réel, mais plus modeste que le titre qui circule.

Le vrai choix : des matins noirs ou des soirées courtes

Il n’y a pas de magie possible : la quantité de soleil en hiver est fixe. Garder l’heure d’été à l’année, c’est prendre une heure de lumière le matin pour la mettre le soir. Au cœur de l’hiver, ça donne ceci :

Tableau des heures de lever du soleil le 21 décembre à Montréal et Val-d'Or, selon l'heure normale ou l'heure d'été
Le 21 décembre, jour le plus court de l’année : l’heure qu’on gardera décide de l’heure à laquelle le soleil se lève.

Des enfants qui partent pour l’école dans le noir complet. Des travailleurs qui se lèvent et quittent la maison avant l’aube, pendant des semaines.

À l’inverse, l’heure normale a son prix — l’été : le soleil se lèverait dès 4 h 05 à Montréal en juin et se coucherait à 19 h 46 au lieu de 20 h 46. Une heure de soirée en moins. Les sociétés du sommeil jugent ce prix moins lourd que les matins d’hiver noirs. C’est un jugement de santé, pas de plaisir : les soirées d’été sur la terrasse, tout le monde les aime.

Le tour du monde en un coup d’œil

D’autres ont déjà tranché. Et les choix des gouvernements ressemblent rarement aux recommandations des scientifiques :

Territoire Année Heure gardée
Mexique 2022 Normale
Brésil 2019 Normale
Russie 2014 Normale (après avoir essayé l’été en 2011)
Arizona et Hawaï 1967-1968 Normale
Chine et Inde depuis toujours Normale, heure unique
Turquie 2016 Été
Paraguay 2024 Été
Yukon 2020 Été
Colombie-Britannique, Alberta, Manitoba, T.N.-O. 2026 Été
Union européenne voté en 2019 Toujours bloqué

La Russie est le cas d’école. En 2011, elle choisit l’heure d’été permanente. L’hiver suivant, le soleil se lève vers 10 h à Moscou en décembre ; plaintes de fatigue et de déprime s’accumulent. En 2014, elle recule — pour de bon — à l’heure normale.

Les États-Unis avaient vécu le même film en 1974 : appui de 79 % au départ, 42 % deux mois plus tard devant les matins noirs, expérience abandonnée en dix mois.

Le paradoxe québécois

La consultation québécoise de 2024 a recueilli plus de 214 000 réponses : 91 % veulent la fin du changement d’heure. Mais 72 % de ces répondants préfèrent garder… l’heure d’été. Exactement l’inverse du consensus scientifique. Le public vote pour les soirées; les spécialistes du sommeil votent pour les matins.

Une étude de l’Université Stanford (PNAS, 2025) donne un ordre de grandeur — attention, c’est une modélisation, pas une mesure : à l’échelle des États-Unis, l’heure normale permanente éviterait environ 2,6 millions de cas d’obésité et 300 000 AVC par année comparativement au régime actuel; l’heure d’été permanente donnerait environ les deux tiers de cet effet.

Et honnêteté oblige : la plus grande revue du sujet (157 études, 36 pays, 2026) conclut que les preuves restent « limitées et hétérogènes ». L’heure d’été a aussi ses bénéfices en été, dont moins de crimes violents. La science penche clairement d’un bord; elle ne prétend pas que l’autre bord est absurde.

CE QU’IL FAUT RETENIR

🕐 Le changement d’heure deux fois par année tire à sa fin presque partout — et probablement ici aussi.

🌅 Tous les organismes du sommeil recommandent l’heure normale permanente, pour la lumière du matin.

🌇 Le public préfère l’heure d’été, pour les soirées.

🗳️ La commission parlementaire annoncée devra trancher entre les deux. Dimanche, en attendant, vous gagnez une heure de sommeil — profitez-en.

Pour aller plus loin

• American Academy of Sleep Medicine, déclaration sur l’heure normale permanente : aasm.org
• Fritz et coll., accidents mortels et changement d’heure, Current Biology 2020 : PubMed
• Weed & Zeitzer, modélisation de Stanford, PNAS 2025 : PubMed
• Gouvernement du Québec, résultats de la consultation 2024 : quebec.ca

Source : Journal de Montréal (Dr Christophe Moderie), entrevue LCN (Marie-Hélène Pennestri) et dossier de recherche Santé Ancestrale Québec — tour du monde, consensus scientifique et études vérifiés aux sources.

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